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Stéphane
TESSON
STOCK
EDEN
(Le Dépeindre)
Catalogue
d'exposition. Janvier 2000.
Musée de l'Abbaye Sainte-Croix.
Les Sables d'Olonne.
DES
POUSSES ET AUTRES HYBRIDES
Des
objets, en apparence anodins. Assemblés, manipulés, puis
posés, alignés, ils se dotent de qualités inattendues,
voire suspectes. Ils ne refusent pas l'incorrection. Ils l'appellent même
avec un goût marqué pour l'insolite, l'obsessionnel, une
forme de boutade exquise et tragique à la fois. L'art de Stéphane
Tesson boude délibérément la facétie, et si
les objets se présentent dans l'espace à la manière
des cabinets de curiosités évoqués d'emblée
à leur égard, ils se détournent des classifications
par trop hâtives. Ils tissent entre eux des dialogues "lacunaires",
dans le sens où l'on parle "de minéraux qui offrent
des interstices aux points de jonction" selon la définition
du dictionnaire. Ils créent des glissements équivoques,
jubilatoires, où se construisent et se déconstruisent parfois
simultanément les rêves d'une époque raffinée,
légèrement décalée, dangereuse. Ils forment
des pousses indifférentes aux hiérarchies du goût,
ils s'octroient tous les sens, ils nous convoquent et nous éloignent
comme si nous étions des corps provisoires, ils séduisent
et nous laisse dans un malaise lancinant et durable.
Ils nous acheminent ainsi vers un vertige qui s'ancre dans le plaisir
et dans la mort.
Les dispositifs que déploie Stéphane Tesson exigent qu'ils
cohabitent. En cela ils demeurent proche du laboratoire mis en place dans
l'atelier. Tout se passe comme si une contamination les liait entre eux
selon les lois d'une consanguinité diffuse, parfois inquiétante
parce que nimbée d'une douceur feinte.
Ces tables recouvertes de nappes roses, ou légèrement orangées,
aux couleurs pastellisées, ou encore ces étagères
qui rappellent celles du chimiste gardant jalousement ses secrets estompent
une violence malgré tout présente qui est peut-être
celle d'un corps absent, celui qui se cache derrière les monochromes
peints couleur chair précisément, ou encore celui relevé
par une multitude de dessins plus tranchants souvent, plus directs.
Rendre compte des carnations aura été l'une des tentatives
des peintres pouvant aller jusqu'à l'exaspération désespérée
comme c'est le cas de Frenhofer, le personnage fictif du Chef d'oeuvre
inconnu de Balzac. Stéphane Tesson ne nie pas cette fascination
qu'exerce sur lui la peinture quand bien même cette attitude peut
aujourd'hui sembler obsolète ou dévoyée. C'est donc
en empruntant des chemins détournés qu'il renoue avec un
rêve et une passion, différée certes, hors des lieux
communs ou des nostalgies ambiguës : un fantasme de peinture.
Loin
de toute expression péremptoire, ce qui sourdement se déplace
ici relève d'une vision du monde, une théâtralité
de l'intime. L'artifice annonce l'existence d'une mutation des objets
et des corps. Une grammaire de l'hybride.
Des emblèmes plutôt que des ex-voto. Des excroissances où
la fantaisie obsessionnelle rejoint des symboliques ancestrales. "Des
objets très familiers" irrésistiblement attirés
l'un vers l'autre qui se transforment en "Offrande". Des embaumements
qui suscitent des mouvements aériens. Une multiplicité de
combinaisons avec toujours cette impression somnambulique de frôler
une catastrophe, où les désirs s'agitent sans bruit et sans
heurt, réarticulant des figures ou des images enfouies, tragiques
et drôles lorsqu'elles croissent ou prolifères, la lumière
glissant imperceptiblement sur des prélèvements de peaux
sensibles et interdites.
Une
érotique des métamorphoses. Ce gant, au caoutchouc enduit
de rouge sur lequel repose une carafe emplie d'une huile où se
nourrit une fausse fleur, rouge également, devient l'amorce d'un
spasme visuel, déclanchant un récit grondant d'insoupçonnables
impudeurs. Nous demeurons néanmoins sur le bord de l'implicite.
Leur fulgurance se mesure à leur retenue.
Sans
doute les dessins, par leur rapidité d'exécution, offrent-ils
au premier abord des lectures plus simples. Producteurs d'images, ils
recèlent bientôt une complexité peut rassurante. Tout
se passe, comme si, dans les cahiers nombreux où ils se trouvent
consignés, ou déployés sur de grands formats, une
conversation reprenait en écho, la figure humaine ou animale comblant
cette fois-ci le silence pétrifié des objets. Dans les traits
il y a des parcours tactiles et des chevauchements précis, des
déchirures sereines, des irrégularités. Les objets
eux-mêmes semblent s'organiser selon des cadences nettes et brèves,
des bribes mentales.
Parfois
les dessins s'accompagnent de mots, de titres possibles, d'une référence,
d'une description d'installation à venir ou passée. Ailleurs
ils affirment leur autonomie. Les parenthèses qu'ils ouvrent esquintent
parfois les lois communes de la pesanteur. Peu d'ajouts. Pas d'esthétique
prononcée. Quelque chose se construit qui menace le centre à
l'image d'une citation de Galilée retranscrite sur l'un des carnets.
Au-dessous, une silhouette dont la tête prend les contours d'un
ballon qui soulève le reste du corps.
Art
somptuaire ? Liturgie sans dieu ? Les mots sont sans doute trop forts
à qualifier ces défis portés à notre perception
quotidienne. Stéphane Tesson se tient là, entre les ruses
d'une fiction qu'il nous faut inventer et les anxieux signaux d'une vanité
des mondes. L'ornement est trompeur, c'est ce que semble nous murmurer
cette oeuvre exigeante, précise et à la fois insaisissable,
comme si les mirages qu'elle laissait entrevoir butaient hypnotiquement
au coeur d'une réalité et d'un ordre à jamais déstabilisés.
L'oeuvre comme l'indice poignant d'un passage.
Pierre
GIQUEL.
HERALDIQUES
Quand
Stéphane Tesson occupe un atelier, très rapidement, celui-ci
prend l'allure d'un magasin de nouveautés. Nouveautés rares
si on en juge du peu d'objets, des carafons énigmatiques alignés
sur des étagères blanches. D'autres objets sont posés
sur des tables recouvertes de nappes en plastique de couleur pastel, livrés
aux regards et aux mains. Aux murs des grands dessins, des motifs taillés
comme des ombres et de petits tableaux peints, couleur chair.
Tesson déplace les objets, les écarte ou les met dans l'intimité
l'un de l'autre. La lumière du dehors contribue à ordonner
la pauvreté apparente de l'ensemble. Il règne une atmosphère
de nature morte analogue à celle rencontrée dans les tableaux
de Morandi : silence, formes élémentaires, tons assourdis.
À l'écart de cette mise en scène, dans l'autre partie
de l'atelier règne un fouillis d'objets sans qualification précise,
des listes de mots sur des panneaux.
En attente.
On
ne compte plus les artistes ayant cette manie du rassemblement, de l'échantillonnage,
de Marcel Broodthhaers à Daniel Spoerri. On retrouve chez ces deux-là
une liaison à l'histoire, réelle ou feinte. Étranger
au temps, en apparence, Tesson propose, quant à lui, une précision
et une économie de moyen confondantes.
Est-il collectionneur ? "Un microcosme (le mot est souvent employé),
non pas au vieux sens du terme, qui désignait l'homme par rapport
au microcosme naturel, de résumé du monde, où prennent
place les objets de la terre, des mers et des airs ou des trois règnes,
minéral, végétal et animal, à côté
des productions de l'homme". On expose autrefois ce qui est remarquable
et rare, invraisemblables pierres de lune et autres monstres marins. Les
objets restent des "Artificiala", pures productions de l'homme.
Ce
qui est exceptionnel, digne de curiosité -son "musée
sentimental" si on reprend le terme de Spoerri- se niche dans le
titre la présente exposition STOCK EDEN. STOCK pourrait être
identifié dans les marivaudages du Morand de Tendres Stock, EDEN
dans la figure idéaliste du Martin Eden de London. Un tel titre,
comme un précipité de sens, renvoie au paradis terrestre,
cet hortus de tous les délices, clos comme il se doit ; clos comme
un cabinet d'amateur ou une salle de musée. Commode.
Cette
vision toute personnelle de la félicité, hésitante,
Tesson la recherche dans les magasins les moins valorisants : objets sans
passé, sans valeur marchande, sans usage anoblissant (artisanat...)
; des petits chevaux, des guirlandes de Noël, des épingles
à linge, des gants de ménagère... Il les rend à
leur énigme. Chacun se souvient de la quête effrénée
du jeune André Breton courant puces et brocantes à la recherche
de l'anti-art, un objet banal qu'il détourna. Avec Tesson, les
empreintes de ces objets, en cire teintée, dilatent encore le mystère.
La
consultation des carnets de dessins nous éclaire sur son univers
incertain. Accompagnés de titres et de phrases lapidaires, les
objets s'y épuisent en différentes poses. Les mots repérés
s'étirent en fil d'Ariane, métonymies et associations, reconnaissables
dans les images. Les dessins des carnets semblent fonctionner à
la manière de rébus : objets isolés ou groupés,
fragments de corps, animaux, esquisses de mises en scène... Étrangement,
ces réunions sémantiques évoquent l'Iconologia de
Ripa, les Emblemata d'Alciat ou Camerarius, autant de répertoires
d'images de la Renaissance qui imposait aux arts une somme allégorique
et symbolique. Avec eux, les attributs du quotidien sortent du sens commun.
C'est la métaphore naturelle dont on fait les figures d'héraldique.
Cette impression prévaut en regardant les monstres composés
par Tesson, des dahus instables surmontés d'oreilles de Mickey.
Raffinement
et jeu. Par ailleurs, les autoportraits nous montrent l'artiste sur son
chemin de Damas, dans des postures étranges, des exercices périlleux.
Le pinceau est comme un aiguillon, une menace de nostalgie. Tous les dessins
de Tesson nous indiquent qu'il n'atteindra pas (qu'il ne souhaite pas
atteindre) le désir trouble de la peinture.
Les
multiples états du dessin font alors diversion. Son STOCK EDEN,
avec ses bruissements d'objets, en témoigne intimement. Le Dépeindre,
c'est en parler.
Benoît DECRON.
Conservateur du Musée de l'Abbaye Sainte-Croix, les Sables
d'Olonne.
"Des paupières au Bocal"
Livret
édité par l'Ecole Supérieure d'Arts de Lorient, Février
2000.
Entretien par fax entre Stéphane Tesson et des étudiants
de 5e année.
Comment
est engagée la question du temps dans votre travail ?
ST
: par un espace fictionnel, et une sédimentation mentale restituée
au fil des "choses", des objets. La fiction doit prendre écho
chez le spectateur, une construction personnelle doit ou peut s'opérer
par association, à l'égal de la méthode proposée
le plus souvent dans les objets et ensembles. Un temps donc immédiat
dans la sensation, et lancinant, à perdre et à reprendre
comme ce qui "encombre" l'esprit quand on ne désire pas
de pensées claires.
En
quoi l'utilisation de la vidéo, sans son, par des plans rapprochés
et plus éloignés vient redoubler l'espace fictionnel dont
la vidéo serait la restitution ?
La
vidéo est pour moi un simple moyen de produire de la documentation
sur mon travail. Des plans rapprochés allant piquer le détail,
puis des zooms arrière pour dévoiler le reste me paraissait
être la meilleure façon d'être descriptif. Mais reproduisant
la chose d'un objet à l'autre dans un cadrage serré, je
me suis aperçu qu'il se créait une sorte de tension et de
cohérence narrative (non dénuée d'une certaine charge
érotique, comme dans le reste d'ailleurs). La question du son s'est
posée et s'est rapidement exclue, comme d'elle-même devant
le poids suggestif des images. Je reste cependant au stade de la documentation
et n'aborde pas la vidéo en tant que véritable recherche
artistique.
Quelle
relation avez-vous avec la peinture ?
Une
relation par des chemins détournés, un processus d'accession
à l'"oeuvre" à peindre est donné à
voir par une multiplicité de combinaisons où les objets
se répondent dans la même danse autour d'un centre : un fantasme
de peinture.
Par
rapport au dessin, quelle est la nature de l'inscription ? (matériologique,
formelle, sens, catégorie...)
Le
dessin constitue pour moi un outil très choyé en tant que
moteur. Il me permet d'envisager des projets, de copier, de noter, ou
là pour eux-mêmes. J'ai de nombreux livres de brouillon (format
poche, 120, 140 pages) que je peux consulter à loisir, en faisant
défiler rapidement les pages comme suivant la piste d'un film.
Par ailleurs dans mes installations, qui ressemblent le plus souvent à
la forme du cabinet de curiosités, ils occupent une place toute
aussi importante que le reste. Je cherche toujours un traitement, une
facture qui les offre dans un état d'incertain quant à leur
présence -ombre, lumière du papier, comme excessivement
insolé et souvent presque indifférent à la matière
qu'ils seraient censés représenter.
Ils sont sans doute une sorte de pendant nimbé aux objets qui les
accompagnent.
De
quelle nature sont les rapports entre les objets (métaphoriques,
associatifs, allégoriques...) ?
Associatifs,
très certainement, et je crois hybrides, il y a des métaphores,
des croisements, de l'insolite. Ils sont pourtant assez familiers, du
moins nommément, ici une carafe, là une éponge, on
peut dire, montrer du doigt, se rassurer, attendre, le moment où
il faut bien admettre qu'on est plus sûr de rien. Ce que j'espère
pour longtemps encore.
ART PRESENCE N°38
Les
images sont des idées confuses
"(...) il y a des métaphores, des croisements, des retournements,
de l'insolite. Ils sont pourtant assez familiers, du moins nommément,
ici une carafe, là une éponge, on peut dire, montrer du
doigt, se rassurer, attendre, le moment où il faut bien admettre
qu'on est plus sûr de rien."1 Au centre de ces croisements,
Stéphane Tesson caresse l'idée d'un cabinet de curiosités,
un espace qui soit une grille de lecture poétique par laquelle
la digression soit douce et, cependant, l'incertitude tenace.
Un cabinet de curiosités est donc rempli de choses curieuses. Un
e chose curieuse retient l'attention et éveille l'intérêt.
On dit qu'elle est surprenante, singulière. Il faut, pour remplir
un tel endroit quelqu'un de curieux c'est-à-dire aune personne
"qui a une grande envie d'apprendre et de voir"2, au sujet duquel
on dit aussi, par extension, qu'une telle avidité à connaître
confine à l'indiscrétion, au regard impudique. L'amateur
de choses singulières, à ceci de particulier qu'il arpente
le monde, tente d'en exposer l'infini mystère, à travers
ses scories. Nous sommes pris à l'intérieur d'une étrange
logique où la résolution nécessite l'accumulation
qui, nécessairement, repousse la résolution. Dans l'absolu,
le cabinet de curiosités mènera son projet à bien
et résoudra le sens de l'univers lorsque ce dernier s'y trouvera
contenu dans ses moindres détails. Le monde s'y répètera
une deuxième fois parfaitement à l'identique. Ainsi peut-on
constater chez l'amateur, au coeur même de sa dynamique de préhension,
une désillusion, une impuissance qui ne trouve que des solutions
partielles dans la mise en scène d'une collection perpétuellement
ouverte. Le cabinet insère une volonté de sens, de rationalisation
là où justement il ne peut rien y avoir : les objets ne
naissent pas avec le discours (puisque arrachés au monde) mais
y sont au contraire violemment injectés. La pensée moderne
s'est détachée de ce mode connaissance empirico poétique,
au nom d'une compréhension devant être réalisé
à partir d'un recouvrement de la réalité objectivée
sur l'organisation des axiomes de l'expérimentation. Réfléchir
avec l'ambiguïté des objets est bien sûr trop dangereux
: comment penser un objet dont on a du mal à situer les entours,
dont le caractère extraordinaire fige dans la limite de la singularité
pure. En ce sens peut-on parler de scories : un résidu ultime par
lequel il devient seulement possible de considérer l'existence.
L'amateur de curiosités s'approprie le monde dans l'ambivalence
; il construit la famille des objets étrangers ou d'objets propres
rendus non familiers par les hasards de l'évolution. Son cabinet
interroge la nature du lien à travers une hétérogénéité.
Qu'est-ce qu'une communauté d'étrangers ? Comment faire
pour que le non familier tienne ensemble ? Mais, que penser d'un amateur
qui, soucieux de revendiquer l'image du cabinet, en construit lui-même
les curiosités ?
Stéphane
Tesson dessine beaucoup. Sur des cahiers de brouillon, il accumule des
associations d'objets : ballons, peluches, poissons, boîtes, maisons,
pinceaux, animaux... Le plus souvent cet agencement est réalisé
deux à deux ; le lien, qu'il s'agisse d'une corde, d'un pansement
ou d'une superposition expose un double mouvement de croisement, de mise
en singularité, et de non familier déterminé par
la perte d'intimité que l'on pouvait entretenir avec les objets.
"L'étrangement inquiétant est donc aussi dans ce cas
le chez soi, l'antiquement familier d'autrefois"3. L'artiste utilise
les cahiers comme base de données de laquelle il extrait les sujets
de dessins réalisés en grand format. Une forme de maison
est posée sur la tête d'un chien, un pinceau émerge
d'une moitié de poulet plumé, une corde de pendu se balance
aux branches d'un bonsaï, une dynamite est attachée à
la tête d'un nounours, un ballon soulève le pied d'un personnage
...
Parallèlement,
Stéphane Tesson organise ce type d'assemblage sur des tables rondes.
Le même procédé de décantation est à
l'oeuvre dans l'élaboration sculpturale puisqu'il accumule dans
son atelier des centaines de jouets et divers objets, tous de petites
tailles. "Excité par son projet, sa première démarche
est pourtant rétrospective : il doit se retourner vers un ensemble
déjà constitué d'outils et de matériaux, en
faire ou en refaire l'inventaire ; enfin et surtout, engager avec lui
une sorte de dialogue, pour répertorier, avant de choisir entre
elles les réponses possibles que l'ensemble peut offrir au problème
qu'il lui pose"4 . Telle est la stratégie du bricoleur.
Stéphane
Tesson organise des tables rondes, choisit, agence, ajoute ou enlève,
puis coule à l'occasion de la cire pour figer un moment où
comme bien souvent dans un forum de discussion, les partenaires sont brouillés,
sortis légèrement de leur position sans parvenir à
rejoindre celles des autres. L'artiste reprend cette idée de brouillage
dans la manière d'intituler ses travaux : par jeux de mots, associations
d'idées, collage, jusqu'à atteindre à travers l'évidence
du système ce qui paraît le plus incongru, le greffage le
plus lointain. L'homonymie offre une bonne image de sa volonté
de faire entrer en résonance des objets extrêmement hétérogènes.
Le jeu de mot dévoile l'approche : celui-ci vient après
coup. La rationalisation du système après un premier travail
intuitif de déperdition. Il insiste sur "ce qui encombre l'esprit
quand on ne désire pas de pensées claires"5 et applique
un projet de dissémination.
De
même qu'un cabinet de curiosités institue l'inventaire inachevé
du monde, Stéphane Tesson entrevoit sa pratique comme l'acte toujours
déjà manqué, l'existence à soi confuse, le
rapport aux choses fluctuant.
Une particularité tient dans l'élection de sujets que le
médium graphique réduit à des dimensions archétypales.
Nous n'avons pas affaire à telle carafe ou telle éponge
mais à leur idée, leur fantasme. Les figures sont écrasées.
Le réel s'affaisse. La sensation de luminosité est extrême.
Avec l'insolation viennent l'endormissement puis les phénomènes
d'altération. L'insolation exprime par un trop plein de lumière,
à la fois un enfermement de l'objet sur soi et une inconscience
de l'altération dont il est sujet ; l'abandon à ce type
de sommeil provoque un passage indistinct (écrasé de lumière,
sans conscience) vers sa propre obscurité. Telle peut-être
une raison au malaise qui découle des travaux de Stéphane
Tesson. Malaise d'une figure endormie, souvent recouverte de voile (l'âne
suggéré sous un emmaillotement de tissu) ou en voie de dévoilement
(le ballon soulevant les entrailles d'un poisson). L'artiste pointe une
limite du voir à l'image de l'assoupissement qui déconnecte
progressivement la structure des chemins signifiants/signifiés.
On voit presque. En fait, je suggérerais la perception d'une image
qui se retire. Trop montrer c'est comme pas assez et Stéphane Tesson
a bien compris ce jeu d'une mise en scène (luminosité, table,
sobriété des éléments) paradoxalement soustraite
au spectacle. Il indiquerait une articulation du "trop voir ce qui
ne pourra jamais être vu". Plutôt que de glisser tout
à fait vers les éléments d'une mythologie personnelle,
il systématise les associations, répète les figures
(idée de banque de données ou de catalogue dont la fiction
d'inconscient activerait les personnages) et, surtout, leur fait inlassablement
subir le même traitement de manquement à soi. Je ne vois
pas, non parce qu'il n'y a rien à voir ou parce que la révélation
serait excessivement sans mesure, mais parce que je suspecte ne pouvoir
qu'entrevoir le dédale infini de l'objet se révélant
en tant que possibilité d'une révélation sans contenu;
l'acte est perpétuellement manqué.
Le sujet avide de connaissance (l'amateur de curiosités) pourra
seulement réorganiser la scène, agencer des objets et comprendre
que cette perte de familiarité exorcisée par l'hybridation,
le collage forcé des figures hétérogènes,
incarne un défilement (se défiler) continu face au regard.
En ceci est-il permis de déceler l'expression romantique d'une
chose se découvrant sans cesse cachée, d'une parole capable
d'exprimer son seul mutisme. Stéphane Tesson joue de la contradiction
car celle-ci réside dans la structure même de son interrogation.
Un fantasme est un fantôme, un spectre ; les dessins et les installations
de jouets réalisent ainsi une apparition. Elles naissent au regard
par le fond (ce n'est pas contradictoire à l'idée d'insolation
: naître ou se perdre dans le fond). La figure est incertaine par
son caractère composite et du fait que les volumes ne soient pas
marqués, que la structuration arrive pas les entours, par la forme.
Étrange d'exposer des choses existant à l'endroit de leur
indéfinition ; le dessin oeuvre là où l'objet disparaît
(dans le fond).
Pareillement, le spectre agit à la charnière, assure le
passage d'un monde à l'autre, d'une temporalité humaine
à celle sans histoire des dieux, du désir structurant le
regard au désir accompli dans sa naissance même. Le fantôme
est errant et dans cette errance pouvons-nous lire l'étrange inquiétude
: il montre l'impossibilité de toute fondation et la disparition
de l'espace. La figure est vague. Elle flotte à jamais tout à
fait à elle et toujours déjà étrangère
au regard.
Le spectre est-il seulement ce qui se distingue mal du fond, ce qui en
surgit sans véritable différentiation ? En observant à
nouveau les objets posés sur les tables, la mitraillette pour enfant
couverte de cire couleur chair sur une nappe de même coloris, une
intuition apparaît : le fantôme est ce qui est bizarrement
semblable à son modèle jadis vivant comme s'il opérerait
son propre recouvrement, comme si un changement d'échelle avait
eu lieu alors que toutes les dimensions sont restées identiques.
Heimlich signifie le chez soi, "cher, intime, engageant, suscitant
le sentiment agréable d'une satisfaction tranquille"6. Être
heimlich c'est être en quelque sorte apprivoisé. L'unheimlich
(l'inquiétante étrangeté) qualifierait alors le pas-comme-chez-soi.
Pourtant un tel antagonisme n'est pas tout à fait juste : "ce
que nous appelons unheimlich, vous, vous l'appelez heimlich"7 : alors
le familier devient le caché, le dissimulé, ce qui "devrait
rester dans le secret, dans l'ombre, et qui en est sorti"8. Cette
image du chez soi extériorisant le non familier à l'intérieur
de son territoire constitue une dimension essentielle dans le travail
de Stéphane Tesson.
Pour reprendre l'image de l'amateur curieux précédemment
évoquée, celui-ci expérimente les objets sur le chemin
d'une compréhension progressive; il les assemble, les insère
les uns dans les autres, les entrecroise, les démantèle
ou les fait fondre jusqu'à ce que quelque chose se produise. Il
soumet l'impudeur d'un regard désirant voir plus qu'il ne lui est
permis : voir jusqu'où une chose conserve son intégrité,
où se met-elle à vaciller. Stéphane Tesson construit
son univers sur la prémisse du laboratoire ; la recherche est perpétuellement
en cours et l'expérimentation, imaginairement, prime sur la justification.
Le laboratoire exprime aussi l'image retrouvée du désengagement,
d'une perte douce dans les méandres de l'expérience; là
où la science joue de la valorisation, l'artiste déconstruit,
insère la logique de ses désirs 9, mesure les objets à
la capacité qu'il a d'en pervertir l'univocité.
Le travail de laboratoire devient dans la bouche de Stéphane Tesson
le travail d'un échec perpétuellement reconstitué.
L'acte de peindre existe uniquement comme volonté ouverte, incapable
de se résoudre à son propre avènement10. Alors l'acte
se fracture et inscrit son improbabilité dans la fragmentation
des dessins et sculptures. Photo de main coincée dans un bocal,
balle de revolver trop grande pour le barillet, tas indéterminé
devant un micro... Les figures sont assemblées selon des écarts
d'échelles ou des incompatibilités de matière afin
de fixer un moment d'équilibre quasi magique (la méthode
empiriste du bricoleur) avant que tout ne s'effondre. Le procédé
se réalise par tâtonnement : " tous ces objets hétéroclites
constituent un trésor, il les interroge pour comprendre ce que
chacun d'eux pourrait signifier contribuant ainsi à définir
un ensemble à réaliser, mais qui ne se différencie
finalement de l'ensemble que par la disparition de ses parties"11.
Il attend le miracle de la transfiguration à l'image des alchimistes.
Mais cette transfiguration ne vient jamais, l'événement
est suspendu : une dynamite prête à faire exploser une peluche,
un ballon soulevant le pied d'un homme au point de le faire trébucher...:
repousser l'événement revient à éviter la
révélation qu'il ne va peut-être rien se passer, que
l'opération va échouer, la création se montrer décevante.
L'incertitude des figures émerge de la transfiguration ratée
où seuls s'épanouissent les désirs refoulés
de la fiction d'artiste déployée en filigrane tout au long
du travail. Lorsqu'un dessin montre cet homme12 en train de trébucher,
Stéphane Tesson ne fait que décliner le vocabulaire d'une
création en actes manqués et en lapsus. Alors, dans la même
oeuvre, nous pouvons soupçonner une figure cachée (désignée
par les ouvertures, les trous et les recouvrements dans le cas du dessin),
se défilant, et une figure emminament montrée qui n'est
autre que le fantasme de cette fiction d'artiste qui structure toutes
les hybridations en manquements et en digressions lacunaires. D'un côté
la figure est perdue et de l'autre l'artiste ne sait qu'énoncer
les voies de son inadaptation13. En ceci, l'image conjointe du laboratoire
et du cabinet de curiosités est évocatrice de cette difficulté
à élaborer la plénitude d'une connaissance, ou la
prétention d'une pratique artistique à fonder, idéalement,
le sens du monde à chacune de ses occurrences; la multiplicité
des bocaux marquerait autant d'expériences échouées.
Nous sommes dans le déficit. Il s'exprime à la fois dans
le sentiment de suspension de l'événement imprimé
aux associations (la dynamite prête à exploser) et par le
sadisme tout en retenue. Une séquence vidéo montre un serpent
en plastique culbuter des objets hors de la table. Une autre montre un
pinceau suspendu au-dessus d'une flamme. Il brûle à peine,
ne s'enflamme pas puis est plongé dans un bocal d'eau. À
la fin de chaque séquence, l'artiste expose à l'instar des
acteurs d'une représentation, les éléments de la
mise en scène; l'action est relayée par une perche : les
mouvements sont imprécis. Le sadisme devient indémêlable
de la maladresse; hormis le déploiement d'une pauvreté de
l'action, un acte créateur teinté de désoeuvrement,
cette inadaptation du geste injecte une sorte d'enfance du regard et fait
passer le sadisme de la perversion, de la délectation dans la souffrance
de l'autre, à une interrogation de l'espace par sa déconstruction.
La seconde formule est plus douce mais néanmoins mise en exergue
comme fausse pudeur de l'artiste, un possible regard de Stéphane
Tesson sur sa fiction d'altérité.
Ne jamais trop affirmer non par peur de dire n'importe quoi mais par nécessité
de rester entre deux. C'est la position inconfortable du bricoleur ne
pouvant jamais voguer dans l'emphase de la création sous peine
d'exposer (et de faire exploser) le labyrinthe de fissures, fragmentations,
collages et coupures de son travail. De plus, et ceci, dans une logique
d'ordre animiste, cette maturation des objets au coeur du laboratoire
introduit une forte charge érotique. Le sexe de l'âne est
recouvert, le pommeau de pistolet se transforme en phallus, les allusions
au pendu sont aussi celles de la jouissance... Nous nous trouvons devant
une équation dérangeante entre l'enfance signifiée
par les peluches ou l'emploi de jouets, la tendance destructrice, l'événement
retenu, l'érotisme explicite des phallus ou implicite des collages
par inclusion ou liaison, le recouvrement. Notre doxa psychanalytique
oeuvre parmi les voies fictionnelles de ce double projeté du créateur,
cette vision archétypale de l'artiste évoluant selon la
sémantique du doute et de la privation. Ces références
ne font qu'aller dans le sens d'une figure de l'acte anti-héroïque,
pathétique, sans démesure, affaiblie. D'où l'absence
de contrastes, de structures rigides : le sentiment d'irréalité
souligne l'absence des possibilités de discernement.
Le monde Stéphane Tesson est peuplé de spectres, de ces
figures errantes dont l'existence met en péril la stabilité
des signifiants, la certitude de notre vision et (donc) de nos désirs.
Ainsi, ici, être entre-deux c'est évoluer dans l'infamie,
demeurer dans l'impossible affirmation, dans emprunt, le fantasme inassouvi,
la volonté soustraite. La balle est trop grosse pour le barillet.
La niche en forme de bougie fondue est posée sur la tête
du chien. Le non-ajustement des échelles marque un autre passage
: l'entre-deux d'une enfance qui prend conscience de la fin de la toute
puissance de ses désirs. L'univers miniature des jouets qui assurait
le relais avec son environnement décrit la naissance du lien désenchanté;
L'imagerie ludique de Stéphane Tesson souligne autour de cette
paradoxale accumulation du lien (les croisements) l'absence fondamentale
d'une liaison inscrivant le sujet à son milieu. Nous passons sur
un mode métaphorique, de la névrose à la psychose.
Si, auparavant, nous pouvions contenir le monde dans un microcosme selon
toutes ses virtualités, l'utopie d'une totalité dans le
minuscule, la croyance en l'exhaustivité symbolique, le passage
au temps présent (le temps adulte) signe la prise de conscience
d'une fragmentation de notre capacité à devancer les virtualités
de ce même univers. Celui-ci se présentera dorénavant
selon une extériorité à soi : nous retrouvons en
quelque sorte le mode d'être fantomatique.
Par équivalence, Stéphane Tesson parle à travers
l'invention de son double, du rapport de l'artiste au milieu de l'art,
de la façon dont les chemins de la création empruntent ceux
de la déception. Alors les images sont ténues.
"Grâce au jeu, l'homme se délivre du temps sacré,
pour l'oublier dans le temps humain"14. L'artiste applique cette
opération de désublimation à l'encontre de sa propre
pratique et de son image. Grâce à ce jeu de miroir, il place
le système dichotomique au centre de sa production : dichotomie
dans l'association des objets, le dévoilement de l'image, le traitement
duel de la figure de l'artiste. L'étrangement inquiétant
est lié au double ; l'assurance contre la disparition du moi. Il
pallie à l'anéantissement. Le refus de l'idée claire
annoncé par l'artiste marque de façon concomitante l'invitation
aux strates du refoulement, qu'elles innervent l'imaginaire personnel
ou collectif, réel ou fictif. Il s'agit en effet de saisir le réel
d'un bloc, lire l'information de manier non-distinctive de façon
à piéger toute forme de prétention au sens majeur
(la vanité). Ceci peut expliquer la nécessité d'une
banque de données comme impulsion à la concrétisation
des oeuvres. Sur le mode de l'image onirique, l'artiste applique le principe
de non-contradiction : ainsi découle l'incongru. Il reproduit intuitivement,
avec ludisme, le chemin de toute fiction, de toute histoire : agrippée
dans la complexité du réel des éléments (ses
centaines d'esquisses et de jouets) et les lier entre eux. L'étrangeté
se situe là : il est impossible de réduire le pouvoir d'hybridation
du lien. Le sens naît dans la violence et Stéphane Tesson
la contient, la suspend en devenir.
Frédéric
Brice
1.
Stéphane Tesson, Des paupières au Bocal, livret édité
par la galerie de l'Ecole Supérieure d'Arts de Lorient, 2000.
2. Définition du dictionnaire Larousse.
3. Sigmund Freud, L'inquiétante étrangeté, Paris
Gallimard, 1985, p. 252.
4. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon,
1962, p. 28.
5. Stéphane Tesson, Des paupières au Bocal, op. cit.
6. Sigmund Freud, L'inquiétante étrangeté, op. cit.
7. Ibidem, p. 219.
8. Ibidem, p. 246.
9. Fantasme reconnu et plus seulement épistémè comme
dans le cas scientifique.
10. Songeons à Marcel Proust qui "met" trois mille pages
pour naître à l'acte d'écriture.
11. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, op. cit.
12. Désignant selon Stéphane Tesson sa propre fictionnalisation.
13. Explicitée par la récurrence des références
à la peinture (pinceau, tube...)
14. Giorgio Agamben, Le pays des jouets, Paris, Payot, 1989, p. 89.
IMPLOSANTE MOBILE
La
définition de l'image par André Breton à pierre Reverdy
:
"Le rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront
lointains et justes, plus l'image sera forte..." légende l'image
contemporaine au point que Jean-Luc Godard, lorsqu'il chevauche le siècle
dans ses Histoire(s) du cinéma, la reprend comme principe de résolution
générale (et générative).
Stéphane Tesson, qui s'avère à l'évidence
un imagier - comme l'attestent les épais blocs de brouillon sur
lesquels, escortés de pages blanches, se succèdent les dessins
au crayon -retourne volontiers cette conception. Plutôt que de rapprocher,
il agrège deux réalités : les éléments
réunis fusionnent, s'absorbent mutuellement, se confondent bientôt.
Le blanc entre les deux images (qui permet la suture) disparaît
au sein d'un rébus muet, comme l'indique Tesson qui place "Le
point de fuite à l'intérieur". À se demander
si, dans ces volumes qui comptent autant de versos immaculés que
de rectos crayonnés, les blancs ne figurent pas des images abouties.
Aux objets de solderies discount qui sollicitent avec insistance l'artiste
en quête de sujet : "Pourquoi ne pas peindre ?", Tesson
répond par une interro-négative : "Comment ne pas être
déçu ?"
Question déplacée ou méthode de dessin ?
Jacques
Norigeon
Dans
la collection "Carnet Sagace"
ESAC de Pau, villa Formose. Février 2002.
France culture. Multipistes.
"Killer
et dérivés sur la route de Stéphane Tesson"
Émission du 11 février 2004
Multipistes
s'était intéressé au plasticien Stéphane Tesson,
il y a bien longtemps, au domaine de Trévarez dans le Finistère,
au tout début de ce siècle. Nous le retrouvons, ce soir
à Bordeaux, ou il expose à partir de demain, et jusqu'au
22 février, à l'invitation de Cortex Athlético.
"Killer
on the Road et autres dérivés" est le titre énigmatique
et inquiétant de cette exposition, le moyen pour Arnaud Laporte
de faire un point avec Stéphane Tesson sur l'état de sa
création, depuis leur dernière rencontre. Pendant toutes
ces années, notre invité a beaucoup voyagé dans le
cadre notamment de deux résidences, l'une à Barcelone et
l'autre à Montréal. En effet, de Quimper son port d'attache,
à Marseille, Barcelone et Montréal, c'est à Bordeaux,
que notre invité expose le résultat de son travail avec,
en particulier, une vidéo, coproduite par Vidéochroniques,
une structure marseillaise dont nous parlons régulièrement
dans cette émission.
Stéphane Tesson, dans cette vidéo, met en oeuvre de nombreux
éléments tels que des dessins, des photographies et des
bandes sons originales. Un film composé d'images morbides, assez
surréalistes qui sert de matrice à toute l'exposition. En
effet autour de ce "Killer on the Road", notre invité
enrichit l'environnement de son exposition avec un univers semblable,
les dérivés du titre, diverses installations en pâtes
à modeler phosphorescente, compositions de flacons, des dessins
de 75x110cm ou des bulles de plastiques...
Une
émission préparée par Catherine Madure et réalisée
par Marie-France Thivot.
Décalques
et autres fantômes
Dans
le vocabulaire du web 2.0, on parle notamment de tag cloud, qui signifie
« nuage de mots clefs ». Cette expression pourrait
s’appliquer aux récents travaux de Stéphane Tesson
dans la façon qu’ils ont de mettre en place des références
fantômes. Réminiscences issues de l’histoire de la
peinture se mélangeant avec des formes
cartoonesques, ses dessins participent de l’assemblage d’éléments,
de la superposition de motifs et du brassage des interprétations.
Sur un mode nébuleux et elliptique, ils développent une
circulation d’imageries comme si il s’agissait d’un
balayage. Damstod a notamment nourri cette réflexion chez l’artiste;
par l’insertion de ses dessins dans les vidéos, lui permettant
ainsi d’expérimenter les tensions entre les différentes
dimensions d’une représentation en mouvement.
Fruit d’un jeu entre incrustations et élaboration gigogne,
les dessins de Stéphane Tesson deviennent le lieu où se
déploient ces process sur une petite échelle. Par extrapolation,
en inversant le principe du storyboard, l’artiste reprend les codes
de l’animation traditionnelle et donne à voir les préparatifs
d’un film, séquences par séquences. Les quelques centaines
de feuilles de papier calque dessinées constituent dès lors
les images fixes de ce film hypothétique et non animé.
Frédéric
Emprou
Texte
in catalogue d'exposition : E(s)AN(z)E résidence,
Lettonie, ville de Liepaja.
Stéphane
Tesson créé des univers souvent fictionnels, ses œuvres
se déclinent en vidéos, dessins, installations, photographies…
Il créé des formes, des mises en espaces de récits
à l’aide de personnages questionnant le contextuel aussi
bien que l’histoire par de multiples jeux d’associations ou
d’hybridations. Choisis consciemment ou non, et après les
avoir mûrement observés, des objets du quotidien, restitués
dans de nouvelles sémantiques, alimentent fréquemment les
dispositifs de l’artiste.
Le travail de Stéphane Tesson s’inspire du quotidien et de
son environnement. Animées par ce qu’il voit, vit et ressent,
en particulier en situation de résidences, les œuvres de l’artiste
oscillent entre ordinaire et imaginaire.
« Mon travail questionne les phénomènes de fascination
ou d’identification devant le monstrueux. Dans mes réalisations,
l’érotisation de la violence, la curiosité morbide,
la régression, l’animalité ou l’aliénation,
s’articulent dans une grammaire de l’hybride et une jubilation
tragi-comique ».
Carole
Lamour
(Commissaire
d'exposition, co-organisatrice de l'échange entre des artistes
Français et Lettons en 2005 France et 2007 Lettoni).
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